Fluidité des corps motorisés

Le caractère agressif de la conduite en voiture au Moyen-Orient peut choquer aussi bien l’occidental que l’autochtone éduqué et sensible à son rapport aux autres.  Mais n’y a-t-il pas dans cette manière de conduire, l’expression d’une harmonie joyeuse et d’une fraternité latente ?  Loin de vouloir idéaliser le monde arabe tel un anthropologue romantique, j’ai moi-même constaté, il y a quelques années, à quel point il fallait savoir piloter et se faufiler pour avancer à Damas.  La place de l’étoile à Paris, à côté, c’est du gâteau.  J’avais compris qu’il fallait avancer non seulement en ayant les yeux rivés sur les rétros, mais aussi à l’oreille et aux sons des klaxons environnants auxquels je me devais de participer.  Dans l’incertitude, on avance un peu, pas trop pour éviter l’accident, mais on avance.  Il y a une confiance dans l’autre, une harmonie latente qui permet la circulation.  Ce ne sont pas des règles formelles qui dictent la manière de conduire, mais une limite entre l’accident, le froissement de tôles et la caresse chaleureuse, à un centimètre prêt, d’un frère motorisé.

Cette proximité entre les conducteurs va de pair avec leurs capacités de pilotage.  Le plaisir de conduire s’allie au plaisir d’appartenir et de se mouvoir dans cet agrégat de fous du volant.  Mais elle est aussi selon moi, la manifestation d’une confiance en l’autre.  S’agit-il d’une modalité d’expression de l’Oumma musulmane ?  J’ai cru en effet déceler, derrière l’aspect anarchique de la circulation en Syrie, des règles latentes qui donnent du sens et ordonnent la société.  D’ailleurs, je ne suis même pas certain qu’il y ait proportionnellement plus d’accidents en Syrie qu’en France.  Le code de la route réduit à sa simple expression, à savoir qu’il faut éviter d’écraser les piétons et de percuter d’autres véhicules, m’a semblé suffisant dans ce cadre.  C’est bien parce qu’il y a une règle latente d’amour et de respect du prochain qu’il est permis à un piéton de traverser à l’aveugle un torrent de voiture sans risquer de se faire percuter.

Cependant, les voitures ne sont généralement pas aussi puissantes en Syrie qu’au Liban, et mon expérience de conducteur en terre d’Islam fut davantage urbaine que sur voie rapide, jusqu’à une exception près que je développe plus loin.  Ce qui relativise mon propos : il se peut bien que la conduite au Liban ne soit pas aussi harmonieuse que je le suppose.  Au-dessus de 50 km/h il est difficile de frôler ses compatriotes à un centimètre près.  Même si une queue de poisson à haute vitesse peut aussi s’approcher d’une forme de caresse.  Mais les risques sont plus importants et cet équilibre dont je parlais, entre l’accident et la caresse, est difficilement atteignable.  L’impression de violence est décuplée, et les risques associés aussi.  Cela ne se combine pas facilement avec le sentiment d’harmonie et de fluidité des corps que j’essaye içi d’exposer.

J’ai aussi conduit sur la voie rapide en Syrie, en allant à la mer.  Il y avait deux voies comme sur nos autoroutes françaises.  J’étais tout à fait surpris de croiser un bus qui avançait du même côté que moi, à contre sens, sur la voie d’urgence…  La surprise l’emportait sur le sentiment de communion, mais c’était amusant.  Si le conducteur de bus est à ce point sûr de ne pas s’exposer à un accident en faisant cela, il impliquait que les automobilistes qu’il croise ne se laisseraient pas perturber par sa présence et le sens inopiné de sa progression.  Plutôt qu’une prudence excessive, ce sont les capacités des automobilistes à s’adapter, à faire attention et à innover, qui sont valorisées.  La prudence est ailleurs, elle est reléguée aux autres, ce qui impose à ces derniers un niveau important d’aptitude au volant et de concentration.

Une voiture c’est comme une bulle, vous êtes « chez vous ».  Mais c’est aussi une extension de soi.  Les machines ne font pas que remplacer nos compétences, mais elles les décuplent et elles en créent.  Avec une voiture, nous savons non seulement rouler, tourner, freiner, et éventuellement déraper, mais aussi interagir différemment avec les autres usagers.  Lorsque vous vous imposez pour prendre une place dans la mêlée, c’est dans la confiance des capacités de l’autre de ne pas vous rentrer dedans.  C’est bien parce qu’il y a un respect établi, qu’il faut être engageant.  Je dis dans cet article que cet entrain n’est pas nécessairement « agressif » au sens négatif du terme, mais qu’il est l’expression d’une compétence au volant et d’une manière de communier avec les autres, et que ces deux axes s’alimentent l’un et l’autre.  Celui qui n’est pas aussi bon conducteur que ses compatriotes n’en partage pas moins ces règles informelles de bonne conduite.

La sensualité entre humains, qui passe habituellement par la peau — comme l’endroit et la limite de la rencontre des âmes — existerait sous une forme diminuée mais bien présente dans la mélasse de la circulation.  Le bon conducteur fait corps avec son véhicule.  Le klaxon, l’évitement et le passage en force, ces interactions sont imprégnées de chaleur humaine, entre les corps véhiculés ou non.  Remercier l’usager que nous venons de dépasser en faisant un signe de main — ou dire pardon, ce qui revient en quelque sorte au même, tout comme nous aurions pu dire à la fois bonjour et au revoir — fait parti, pour moi, des règles de bien-séance.  Mais je suis occidental et ces manières ne sont pas nécessaires pour appartenir, même temporairement à cette masse joyeuse de pilotes de Formule 1 en herbe.

Je ne veux absolument pas occulter le fait qu’en réalité, aujourd’hui, les gens se tirent dessus dans cette région, et que la fraternité n’est pas au beau fixe.  A vrai dire, je comprends mal comment la cohésion sociale que j’ai observée peut paradoxalement aboutir à des bains de sangs.  Peut-être que j’idéalise, tout simplement.  Mais les règles de société imprégnées d’une culture islamique standard m’ont parue être salvatrices.  Aussi, je souhaitais souligner la confiance et le respect sous-jacent et paradoxal à cette agressivité apparente.

Pierre-philipp

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